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Auteurs marxistes-léninistes : |
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Auteurs marxistes-léninistes :
Les extraits présentés ici ne servent qu'a donner un petit aperçu des textes complets et ne sauraient se substituer à leur lecture.
Karl Marx et Friedrich Engels
« L'économie politique qui tient les rapports de propriété privée pour des rapports humains et rationnels se trouve en contradiction permanente avec son hypothèse de base: la propriété privée - contradiction analogue à celle du théologien qui donne constamment aux idées religieuses une interprétation humaine et pèche ainsi constamment contre son hypothèse de base : le caractère surhumain de la religion. C'est ainsi qu'en économie politique, le salaire apparaît au début comme la part proportionnelle qui revient au travail dans le produit. Salaire et bénéfice du capital entretiennent les rapports les plus amicaux et, en apparence, les plus humains - chacun profitant de l'autre. Mais on s'aperçoit, par la suite, qu'ils sont inversement proportionnels l'un à l'autre, qu'ils entretiennent les rapports les plus hostiles. Au début, la valeur semble déterminée d'une façon rationnelle par les frais de production d'une chose et par l'utilité sociale de celle-ci. Mais on s'aperçoit, par la suite, que la valeur est une détermination purement accidentelle, qui n'est pas nécessairement proportionnelle aux frais de production ni à l'utilité sociale. Au début, le montant du salaire est déterminé par le libre accord entre l'ouvrier libre et le capitaliste libre. Mais on s'aperçoit par la suite que l'ouvrier est forcé de laisser déterminer son salaire, tout comme le capitaliste est forcé de le fixer aussi bas que possible. La liberté des parties contractantes a fait place à la contrainte. Il en va de même du commerce et de tous les autres rapports de l'économie politique. Les économistes sentent eux-mêmes, à l'occasion, ces contradictions, et c'est le développement de ces contradictions qui constitue le fond principal de leurs mutuelles polémiques. Mais, quand ils en prennent conscience, ils attaquent eux-mêmes la propriété privée dans une quelconque de ses formes partielles : elle fausse le salaire, rationnel en soi, c'est-à-dire dans leur représentation, ou la valeur, rationnelle en soi, le commerce, rationnel en soi. C'est ainsi qu'Adam Smith polémique à l'occasion contre les capitalistes, Destutt de Tracy contre les agents de change, Simonde de Sismondi contre le système industriel, Ricardo contre la propriété foncière, et presque tous les économistes modernes contre les capitalistes non industriels, chez qui la propriété apparaît seulement comme consommatrice. C'est ainsi que nous voyons les économistes tantôt mettre en valeur l'apparence d'humanité qu'ils trouvent dans les rapports économiques - c'est l'exception et cela arrive surtout quand ils s'en prennent à quelque abus très particulier -, tantôt - et c'est le cas général - considérer ces rapports dans ce qui les différencie ouvertement et radicalement de l'humain, c'est-à-dire dans leur sens strictement économique. Telle est la contradiction dans laquelle ils se débattent inconsciemment. Proudhon a mis fin, une fois pour toutes, à cette inconscience. Il a pris au sérieux l'apparence humaine des rapports économiques, et il l'a crûment opposée à leur réalité inhumaine. Il a contraint ces rapports à être dans la réalité ce qu'ils sont dans l'idée qu'on s'en fait ou plutôt à renoncer à cette idée et à avouer leur inhumanité réelle. C'est pourquoi, logique avec lui-même, il a représenté non pas telle ou telle sorte de propriété privée, - comme le font les autres économistes, - partiellement, mais tout simplement la propriété privée, dans son universalité, comme faussant les rapports économiques. Il a fait tout ce que la critique de l'économie politique peut faire en se plaçant au point de vue de l'économie politique. » (Marx-Engels, La Sainte Famille, 1845.)
« Il est un grand obstacle (un ennui) pour le bourgeois allemand aspirant à la richesse industrielle, savoir son idéalisme de toujours. Comment ce peuple de l' « esprit » en vient-il tout à coup à voir dans le calicot, le fil à tricoter, le métier à tisser automatique, dans le matérialisme des machines, dans une foule d'esclaves des fabriques, dans les porte-monnaie garnis de messieurs les fabricants, les biens suprêmes de l'humanité ? L'idéalisme creux, inane, sentimental du bourgeois allemand qui cache l'esprit mercantile le plus mesquin, le plus sordide, où se dissimule l'âme la plus lâche, est parvenu au moment historique où il doit nécessairement livrer son secret. Mais il le livre encore d'une façon purement allemande, transcendante, faite de pudeur idéaliste et chrétienne. Il renie la richesse qu'il s'efforce de conquérir. Il travestit d'une manière fort idéaliste le matérialisme vulgaire et c'est alors seulement qu'il ose courir après lui. Toute [...] la partie théorique du système listien n'est autre qu'un travestissement en phrases idéalistes du matérialisme industriel de l'économie sans fard. La réalité, il la laisse subsister partout, mais il en idéalise l'expression. Nous suivrons cela en détail. C'est précisément cette creuse phraséologie idéaliste qui lui permet aussi de méconnaître les obstacles réels qui s'opposent à ses pieux souhaits et de s'adonner aux chimères les plus absurdes. (Quel eut été le sort de la bourgeoisie anglaise et française, si elle avait d'abord sollicité d'une antique noblesse, d'une bureaucratie digne de tous éloges et des dynasties héréditaires, l'autorisation d'introduire une « industrie » ayant « force de loi » ?) Le bourgeois allemand est religieux même en étant industriel. Il a honte de parler des vilaines valeurs d'échange qu'il convoite, il parle forces productives ; il craint de parler de concurrence et parle d'une confédération nationale des forces productives nationales ; il a peur de parler de son intérêt privé, il parle d'intérêt national. Que l'on considère le cynisme franc, classique, avec lequel la bourgeoisie anglaise et française, par la bouche de ses premiers porte-parole scientifiques de l'économie politique, tout au moins au début de son règne, divinisait la richesse et sacrifiait tout sans vergogne à ce Moloch, même dans le domaine de la science ; qu'en revanche, on examine la manière idéalisante, verbeuse et emphatique de M. List, qui dédaigne, en pleine économie politique, la richesse des « justes » et connaît des buts plus élevés, et l'on devra accorder qu'il est « également triste » que de nos jours les jours de la richesse soient révolus. (...)
Le philistin allemand prompt à idéaliser veut s'enrichir et doit naturellement se forger auparavant une nouvelle théorie des richesses qui les rende assez respectables pour être convoitées par lui. Les bourgeois de France et d'Angleterre voient approcher la tempête qui anéantira quasiment la vie réelle de ce qu'on appelait jusque-là richesse, et le bourgeois allemand, qui n'a pas encore atteint cette détestable richesse, s'efforce d'en donner une nouvelle interprétation « spiritualiste ». Il se crée une économie « idéalisante », qui n'a rien à voir avec l'économie profane, française et anglaise, afin de se justifier à ses propres yeux et aux yeux du monde de vouloir lui aussi s'enrichir. Le bourgeois allemand commence sa production de la richesse en créant une économie politique éthérée, hypocritement idéalisante. (…)
Enfin, il est caractéristique de la théorie de M. List, comme de toute la bourgeoisie allemande, qu'elle soit partout obligée, pour défendre ses désirs d'exploitation, de recourir à des phrases « socialistes » et donc de s'accrocher avec la dernière énergie à une illusion que l'on a réfutée depuis longtemps. Nous montrerons çà et là que les phrases de M. List, si l'on en déduit les conséquences, sont communistes. Nous sommes, certes, bien loin de reprocher leur communisme à M. List et à sa bourgeoisie allemande, mais nous tenons là une nouvelle preuve de la faiblesse intrinsèque, du mensonge et de l'infâme hypocrisie du bourgeois « débonnaire » et « idéaliste ». Cela nous démontre que l'idéalisme, dans sa pratique, n'est rien d'autre qu'une tromperie sans scrupules et sans réflexion d'un matérialisme écœurant. Il est enfin significatif que la bourgeoisie allemande commence par le mensonge, par où la bourgeoisie française et anglaise termine, après en être arrivée à un point où il lui faut faire sa propre apologie et excuser son existence. (…)
Le bourgeois dit : sur le plan intérieur, la théorie des valeurs d'échange conservera naturellement toute sa validité ; la majorité de la nation restera une simple « valeur d'échange », une « marchandise », une marchandise qui doit elle-même chercher preneur, qui n'est pas vendue mais se vend elle-même. Vis-à-vis de vous autres, prolétaires, et même entre nous, nous nous considérons mutuellement comme des valeurs d'échange, et la loi du trafic universel demeure valable. Mais à l'égard des autres nations, nous devons suspendre la loi. En tant que nation, nous ne pouvons pas nous vendre à d'autres. Du fait que la majorité des nations, « sans souci » des « conditions politiques des nations », est livrée aux lois du commerce, cette proposition n'a d'autre sens que celui-ci : nous autres, bourgeois allemands, nous ne voulons pas être exploités par le bourgeois anglais comme vous autres, prolétaires allemands, êtes exploités par nous, et comme nous nous exploitons à notre tour mutuellement. Nous ne voulons pas nous mettre à la merci de ces mêmes lois des valeurs d'échange auxquelles nous vous livrons. Nous ne voulons plus reconnaître à l'extérieur les lois économiques que nous reconnaissons à l'intérieur. Que veut donc le philistin allemand ? À l'intérieur, il veut être un bourgeois, un exploiteur, mais il refuse d'être exploité par rapport à l'extérieur. Par rapport à l'extérieur, il se pose orgueilleusement en « nation » et affirme : je ne me soumets pas aux lois de la concurrence, cela est contraire à ma dignité nationale ; comme nation, je suis un être au-dessus du trafic sordide. La nationalité du travailleur n'est pas française, anglaise, allemande, elle est le travail, le libre esclavage, le trafic de soi-même. Son gouvernement n'est pas français, anglais, allemand, c'est le capital. L'air qu'il respire chez lui n'est pas l'air français, anglais, allemand, c'est l'air des usines. Le sol qui lui appartient n'est pas le sol français, anglais, allemand, c'est quelques pieds sous la terre. À l'intérieur, l'argent est la patrie de l'industriel. Et le philistin allemand veut que les lois de la concurrence, de la valeur d'échange, du commerce, perdent leur puissance aux barrières de son pays ? Il ne veut accepter la puissance de la société bourgeoise que dans la mesure où il y va de son intérêt, de l'intérêt de sa classe ? Il ne veut pas se sacrifier à une puissance à laquelle il veut en sacrifier d'autres, et se sacrifie lui-même dans son propre pays ? Il veut se montrer et être traité à l'extérieur comme un être différent de ce qu'il est et fait lui-même à l'intérieur ? Il veut maintenir la cause et supprimer une de ses conséquences ? Nous lui prouverons que le trafic de soi-même à l'intérieur entraîne nécessairement le trafic à l'extérieur ; que l'on ne peut éviter que la concurrence, qui au-dedans est sa force, ne devienne au-dehors sa faiblesse ; que l'État qu'il soumet au-dedans à la société bourgeoise ne peut le préserver au-dehors de l'action de la société bourgeoise. Pris individuellement, le bourgeois lutte contre les autres, mais en tant que classe, les bourgeois ont un intérêt commun, et cette solidarité, que l'on voit se tourner au-dedans contre le prolétariat, se tourne au-dehors contre les bourgeois des autres nations. C'est ce que le bourgeois appelle sa nationalité. (…)
Or, le misérable qui s'enfonce dans la condition présente, qui veut seulement l'élever à un niveau qu'elle n'a pas encore atteint dans son propre pays, et qui regarde avec [...] jalousie une autre nation qui y est parvenue, ce misérable a-t-il le droit de découvrir dans l'industrie autre chose que l'intérêt mercantile ? Peut-il affirmer que son seul souci, c'est le développement des facultés humaines et l'appropriation humaine des forces de la nature ? C'est aussi abject que si le garde-chiourme se vantait de brandir son fouet sur son esclave, afin que celui-ci se réjouît d'exercer sa force musculaire. Le philistin allemand est le garde-chiourme qui brandit le fouet des droits protecteurs afin de donner à sa nation l'esprit de l'« éducation industrielle » et de lui apprendre le jeu de ses muscles. (…) Que l'ordre social industriel soit pour le bourgeois le meilleur des mondes, l'ordre le plus approprié pour développer ses « facultés » de bourgeois et l'aptitude à exploiter les hommes et la nature, qui songerait à contester cette tautologie ? Que tout ce que, de nos jours, on nomme « vertu » — vertu individuelle ou sociale — serve au profit du bourgeois, qui le conteste ? Qui conteste que le pouvoir politique soit un instrument de sa richesse, que même la science et les jouissances intellectuelles soient ses esclaves ! Qui conteste tout cela ? » (Marx, A propos du système national de l'économie politique de Friedrich List, 1845.)
La bourgeoisie ne peut exister sans
révolutionner constamment les instruments de production, ce qui veut dire les
rapports de production, c’est-à-dire l’ensemble des rapports sociaux. Le
maintien sans changement de l’ancien mode de production était, au contraire,
pour toutes les classes industrielles antérieures, la condition première de leur
existence. Ce bouleversement continuel de la production, ce constant ébranlement
de tout le système social, cette agitation et cette insécurité perpétuelles
distinguent l’époque bourgeoise de toutes les précédentes. Tous les rapports
sociaux, figés et couverts de rouille, avec leur cortège de conceptions et
d’idées antiques et vénérables, se dissolvent ; ceux qui les remplacent
vieillissent avant d’avoir pu s’ossifier. Tout ce qui avait solidité et
permanence s’en va en fumée, tout ce qui était sacré est profané, et les hommes
sont forcés enfin d’envisager leurs conditions d’existence et leurs rapports
réciproques avec des yeux désabusés.
Les conditions bourgeoises de
production et d’échange, le régime bourgeois de la propriété, cette société
bourgeoise moderne, qui a fait surgir de si puissants moyens de production
et d’échange, ressemble au magicien qui ne sait plus dominer les puissances
infernales qu’il a évoquées. Depuis des dizaines d’années, l’histoire de
l’industrie et du commerce n’est autre chose que l’histoire de la révolte
des forces productives modernes contre les rapports modernes de production,
contre le régime de propriété, qui conditionnent l’existence de la
bourgeoisie et sa domination. Il suffit de mentionner les crises
commerciales qui, par leur retour périodique, menacent de plus en plus
l’existence de la société bourgeoise. Chaque crise détruit régulièrement non
seulement une masse de produits déjà créés, mais encore une grande partie
des forces productives déjà existantes elles-mêmes. Une épidémie qui, à
toute autre époque, eût semblé une absurdité, s’abat sur la société, –
l’épidémie de la surproduction. La société se trouve subitement ramenée à un
état de barbarie momentanée ; on dirait qu’une famine, une guerre
d’extermination lui a coupé tous ses moyens de subsistance ; l’industrie et
le commerce semblent anéantis. Et pourquoi ? Parce que la société a trop de
civilisation, trop de moyens de subsistance, trop d’industrie, trop de
commerce. Les forces productives dont elle dispose ne favorisent plus la
civilisation bourgeoise
et le régime de la propriété bourgeoise ; au contraire,
elles sont devenues trop puissantes pour ce régime qui alors leur fait
obstacle ; et toutes les fois que les forces productives sociales triomphent
de cet obstacle, elles précipitent dans le désordre la société bourgeoise
tout entière et menacent l’existence de la propriété bourgeoise. Le système
bourgeois est devenu trop étroit pour contenir les richesses créées dans son
sein. Comment la bourgeoisie surmonte-t-elle ces crises ? D’un côté, en
détruisant par la violence une masse de forces productives ; de l’autre, en
conquérant de nouveaux marchés et en exploitant plus à fond les anciens. À
quoi cela aboutit-il ? À préparer des crises plus générales et plus
formidables et à diminuer les moyens de les prévenir.
Par suite de la concurrence croissante des bourgeois entre eux et des crises
commerciales qui en résultent, les salaires deviennent de plus en plus
instables ; le perfectionnement constant et toujours plus rapide de la machine
rend la condition de l’ouvrier de plus en plus précaire ; les collisions
individuelles entre l’ouvrier et le bourgeois prennent de plus en plus le
caractère de collisions entre deux classes. Les ouvriers commencent par former
des coalitions contre les bourgeois pour la défense de leurs salaires. Ils vont
jusqu’à constituer des associations permanentes pour être prêts en vue de
rébellions éventuelles. Çà et là, la lutte éclate en émeute.
Parfois, les ouvriers triomphent ; mais
c’est un triomphe éphémère. Le résultat véritable de leurs luttes est moins le
succès immédiat que l’union grandissante des travailleurs. Cette union est
facilitée par l’accroissement des moyens de communication qui sont créés par une
grande industrie et qui permettent aux ouvriers de localités différentes de
prendre contact. Or, il suffit de cette prise de contact pour centraliser les
nombreuses luttes locales, qui partout revêtent le même caractère, en une lutte
nationale, en une lutte de classes. Mais toute lutte de classes est une lutte
politique, et l’union que les bourgeois du moyen âge mettaient des siècles à
établir avec leurs chemins vicinaux, les prolétaires modernes la réalisent en
quelques années grâce aux chemins de fer.
Cette organisation du prolétariat en
classe, et donc en parti politique, est sans cesse détruite de nouveau par la
concurrence que se font les ouvriers entre eux. Mais elle renaît toujours, et
toujours plus forte, plus ferme, plus puissante. Elle profite des dissensions
intestines de la bourgeoisie pour l’obliger à reconnaître, sous forme de loi,
certains intérêts de la classe ouvrière : par exemple le bill de dix heures en
Angleterre. En général, les collisions qui se produisent dans la vieille société
favorisent de diverses manières le développement du prolétariat. La bourgeoisie
vit dans un état de guerre perpétuel ; d’abord contre l’aristocratie, puis
contre ces fractions de la bourgeoisie même dont les intérêts entrent en conflit
avec le progrès de l’industrie et toujours, enfin, contre la bourgeoisie de tous
les pays étrangers. Dans toutes ces luttes, elle se voit obligée de faire appel
au prolétariat, de revendiquer son aide et de l’entraîner ainsi dans le
mouvement politique. Si bien que la bourgeoisie fournit aux prolétaires les
éléments de sa propre éducation, c’est-à-dire des armes contre elle-même.
De plus, ainsi que nous venons de le
voir, des fractions entières de la classe dominante sont, par le progrès de
l’industrie, précipitées dans le prolétariat ou sont menacées, tout au moins,
dans leurs conditions d’existence. Elles aussi apportent au prolétariat une
foule d’éléments d’éducation.
Enfin, au moment où la lutte des classes
approche de l’heure décisive, le processus de décomposition de la classe
dominante, de la vieille société tout entière, prend un caractère si violent et
si âpre qu’une petite fraction de la classe dominante se détache de celle-ci et
se rallie à la classe révolutionnaire, à la classe qui porte en elle l’avenir.
De même que, jadis, une partie de la noblesse passa à la bourgeoisie, de nos
jours une partie de la bourgeoisie passe au prolétariat, et, notamment, cette
partie des idéologues bourgeois qui se sont haussés jusqu’à la compréhension
théorique de l’ensemble du mouvement historique. De toutes les classes qui, à
l’heure présente, s’opposent à la bourgeoisie, le prolétariat seul est une
classe vraiment révolutionnaire. Les autres classes périclitent et périssent
avec la grande industrie ; le prolétariat, au contraire, en est le produit le
plus authentique.
Les classes moyennes, petits fabricants,
détaillants, artisans, paysans, tous combattent la bourgeoisie parce qu’elle est
une menace pour leur existence en tant que classes moyennes. Elles ne sont donc
pas révolutionnaires, mais conservatrices ; bien plus, elles sont
réactionnaires : elles cherchent à faire tourner à l’envers la roue de
l’histoire. Si elles sont révolutionnaires, c’est en considération de leur
passage imminent au prolétariat : elles défendent alors leurs intérêts futurs et
non leurs intérêts actuels ; elles abandonnent leur propre point de vue pour se
placer à celui du prolétariat. Quant au lumpenprolétariat, ce produit passif de
la pourriture des couches inférieures de la vieille société, il peut se trouver,
çà et là, entraîné dans le mouvement par une révolution prolétarienne ;
cependant, ses conditions de vie le disposeront plutôt à se vendre à la
réaction.
Tous les mouvements historiques ont été,
jusqu’ici, accomplis par des minorités ou au profit des minorités. Le mouvement
prolétarien est le mouvement spontané de l’immense majorité au profit de
l’immense majorité. Le prolétariat, couche inférieure de la société actuelle, ne
peut se soulever, se redresser, sans faire sauter toute la superstructure des
couches qui constituent la société officielle. La lutte du prolétariat contre la
bourgeoisie, bien qu’elle ne soit pas, quant au fond, une lutte nationale, en
revêt cependant tout d’abord la forme. Il va sans dire que le prolétariat de
chaque pays doit en finir, avant tout, avec sa propre bourgeoisie. En esquissant
à grands traits les phases du développement du prolétariat, nous avons retracé
l’histoire de la guerre civile, plus ou moins larvée, qui travaille la société
actuelle jusqu’à l’heure où cette guerre éclate en révolution ouverte, et où le
prolétariat fonde sa domination par le renversement violent de la bourgeoisie.
Toutes les sociétés antérieures, nous
l’avons vu, ont reposé sur l’antagonisme de classes oppressives et de classes
opprimées. Mais, pour opprimer une classe, il faut pouvoir lui garantir des
conditions d’existence qui lui permettent, au moins, de vivre dans la servitude.
Le serf, en plein servage, est parvenu à devenir membre d’une commune, de même
que le petit-bourgeois s’est élevé au rang de bourgeois, sous le joug de
l’absolutisme féodal. L’ouvrier moderne au contraire, loin de s’élever avec le
progrès de l’industrie, descend toujours plus bas, au-dessous même des
conditions de vie de sa propre classe. Le travailleur devient un pauvre, et le
paupérisme s’accroît plus rapidement encore que la population et la richesse. Il
est donc manifeste que la bourgeoisie est incapable de remplir plus longtemps
son rôle de classe dirigeante et d’imposer à la société, comme loi régulatrice,
les conditions d’existence de sa classe. Elle ne peut plus régner, parce qu’elle
est incapable d’assurer l’existence de son esclave dans le cadre de son
esclavage, parce qu’elle est obligée de la laisser déchoir au point de devoir le
nourrir au lieu de se faire nourrir par lui. La société ne peut plus vivre sous
sa domination, ce qui revient à dire que l’existence de la bourgeoisie n’est
plus compatible avec celle de la société.
L’existence et la domination de la classe
bourgeoise ont pour condition essentielle l’accumulation de la richesse aux
mains des particuliers, la formation et l’accroissement du capital ; la
condition d’existence du capital, c’est le salariat. Le salariat repose
exclusivement sur la concurrence des ouvriers entre eux. Le progrès de
l’industrie, dont la bourgeoisie est l’agent sans volonté propre et sans
résistance, substitue à l’isolement des ouvriers résultant de leur concurrence,
leur union révolutionnaire par l’association. Ainsi, le développement de la
grande industrie sape, sous les pieds de la bourgeoisie, le terrain même sur
lequel elle a établi son système de production et d’appropriation. Avant tout,
la bourgeoisie produit ses propres fossoyeurs. Sa chute et la victoire du
prolétariat sont également inévitables.
Les communistes ne se distinguent des
autres partis ouvriers que sur deux points : 1. Dans les différentes luttes
nationales des prolétaires, ils mettent en avant et font valoir les intérêts
indépendants de la nationalité et communs à tout le prolétariat. 2. Dans les
différentes phases que traverse la lutte entre prolétaires et bourgeois, ils
représentent toujours les intérêts du mouvement dans sa totalité.
Les conceptions théoriques des
communistes ne reposent nullement sur des idées, des principes inventés ou
découverts par tel ou tel réformateur du monde. Elles ne sont que l’expression
générale des conditions réelles d’une lutte de classes existante, d’un mouvement
historique qui s’opère sous nos yeux. L’abolition des rapports de propriété qui
ont existé jusqu’ici n’est pas le caractère distinctif du communisme.
Le régime de la propriété a subi de
continuels changements, de continuelles transformations historiques. La
Révolution française, par exemple, a aboli la propriété féodale au profit de la
propriété bourgeoise. Ce qui caractérise le communisme, ce n’est pas l’abolition
de la propriété en général, mais l’abolition de la propriété bourgeoise.
Or, la propriété privée d’aujourd’hui, la
propriété bourgeoise, est la dernière et la plus parfaite expression du mode de
production et d’appropriation basé sur des antagonismes de classes, sur
l’exploitation des uns par les autres. En ce sens, les
communistes peuvent résumer leur théorie dans cette formule unique : abolition
de la propriété privée.
On nous a reproché, à nous autres
communistes, de vouloir abolir la propriété personnellement acquise, fruit du
travail de l’individu, propriété que l’on déclare être la base de toute liberté,
de toute activité, de toute indépendance individuelle. La propriété personnelle,
fruit du travail et du mérite ! Veut-on parler de cette forme de propriété
antérieure à la propriété bourgeoise qu’est la propriété du petit-bourgeois, du
petit paysan ? Nous n’avons que faire de l’abolir, le progrès de l’industrie l’a
abolie et continue à l’abolir chaque jour. Ou bien veut-on parler de la
propriété privée d’aujourd’hui, de la propriété bourgeoise ?
Mais est-ce que le travail salarié, le
travail du prolétaire, crée pour lui de la propriété ? Nullement. Il crée le
capital, c’est-à-dire la propriété qui exploite le travail salarié, et qui ne
peut s’accroître qu’à la condition de produire encore et encore du travail
salarié, afin de l’exploiter de nouveau. Dans sa forme présente, la propriété se
meut entre ces deux termes antinomiques : le capital et le travail. Examinons
les deux termes de cette antinomie.
Être capitaliste, c’est occuper non
seulement une position purement personnelle, mais encore une position sociale
dans la production. Le capital est un produit collectif : il ne peut être mis en
mouvement que par l’activité en commun de beaucoup d’individus, et même, en
dernière analyse, que par l’activité en commun de tous les individus, de toute
la société. Le capital n’est donc pas une puissance personnelle ; c’est une
puissance sociale. Dès lors, si le capital est transformé en propriété commune
appartenant à tous les membres de la société, ce n’est pas une propriété
personnelle qui se change en propriété commune. Seul le caractère social de la
propriété change. Il perd son caractère de classe.
Arrivons au travail salarié. Le prix
moyen du travail salarié, c’est le minimum du salaire, c’est-à-dire la somme des
moyens de subsistance nécessaires pour maintenir en vie l’ouvrier en tant
qu’ouvrier. Par conséquent, ce que l’ouvrier s’approprie par son labeur est tout
juste suffisant pour reproduire sa vie ramenée à sa plus simple expression. Nous
ne voulons en aucune façon abolir cette appropriation personnelle des produits
du travail, indispensable à la reproduction de la vie du lendemain, cette
appropriation ne laissant aucun profit net qui confère un pouvoir sur le travail
d’autrui. Ce que nous voulons, c’est supprimer ce triste mode d’appropriation
qui fait que l’ouvrier ne vit que pour accroître le capital, et ne vit qu’autant
que l’exigent les intérêts de la classe dominante.
Dans la société bourgeoise, le travail
vivant n’est qu’un moyen d’accroître le travail accumulé. Dans la société
communiste, le travail accumulé n’est qu’un moyen d’élargir, d’enrichir et
d’embellir l’existence des travailleurs.
Dans la société bourgeoise, le passé
domine donc le présent ; dans la société communiste, c’est le présent qui domine
le passé. Dans la société bourgeoise, le capital est indépendant et personnel,
tandis que l’individu qui travaille n’a ni indépendance, ni personnalité.
Et c’est l’abolition d’un pareil état de
choses que la bourgeoisie flétrit comme l’abolition de l’individualité et de la
liberté ! Et avec raison. Car il s’agit effectivement d’abolir l’individualité,
l’indépendance, la liberté bourgeoises.
Par liberté, dans les conditions actuelles de la production bourgeoise, on entend la liberté de commerce, la liberté d’acheter et de vendre. (...)
Vous êtes saisis d’horreur parce que nous
voulons abolir la propriété privée. Mais, dans votre société, la propriété
privée est abolie pour les neuf dixièmes de ses membres. C’est précisément parce
qu’elle n’existe pas pour ces neuf dixièmes qu’elle existe pour vous. Vous nous
reprochez donc de vouloir abolir une forme de propriété qui ne peut exister qu’à
la condition que l’immense majorité soit frustrée de toute propriété.
En un mot, vous nous accusez de vouloir
abolir votre propriété à vous. En vérité, c’est bien ce que nous voulons.
Dès que le travail ne peut plus être
converti en capital, en argent, en rente foncière, bref en pouvoir social
capable d’être monopolisé, c’est-à-dire dès que la propriété individuelle ne
peut plus se transformer en propriété bourgeoise, vous déclarez que l’individu
est supprimé. Vous avouez donc que, lorsque vous parlez de l’individu, vous
n’entendez parler que du bourgeois, du propriétaire bourgeois. Et cet
individu-là, certes, doit être supprimé. Le communisme n’enlève à personne le
pouvoir de s’approprier des produits sociaux ; il n’ôte que le pouvoir
d’asservir à l’aide de cette appropriation le travail d’autrui.
On a objecté encore qu’avec l’abolition
de la propriété privée toute activité cesserait, qu’une paresse générale
s’emparerait du monde. Si cela était, il y a beau temps que la société
bourgeoise aurait succombé à la fainéantise, puisque, dans cette société, ceux
qui travaillent ne gagnent pas et que ceux qui gagnent ne travaillent pas. Toute
l’objection se réduit à cette tautologie qu’il n’y a plus de travail salarié du
moment qu’il n’y a plus de capital.
Les accusations portées contre le mode
communiste de production et d’appropriation des produits matériels l’ont été
également contre la production et l’appropriation des œuvres de l’esprit. De
même que, pour le bourgeois, la disparition de la propriété de classe équivaut à
la disparition de toute production, de même la disparition de la culture de
classe signifie, pour lui, la disparition de toute culture.
La culture dont il déplore la perte n’est
pour l’immense majorité qu’un dressage qui en fait des machines.
En outre, on a accusé les communistes de
vouloir abolir la patrie, la nationalité. Les ouvriers n’ont pas de patrie. On
ne peut leur ravir ce qu’ils n’ont pas. Comme le prolétariat de chaque pays doit
en premier lieu conquérir le pouvoir politique, s’ériger en classe nationale, devenir lui-même la nation, il est encore par là national,
quoique nullement au sens bourgeois du mot. Déjà les démarcations nationales et
les antagonismes entre les peuples disparaissent de plus en plus avec le
développement de la bourgeoisie, la liberté du commerce, le marché mondial,
l’uniformité de la production industrielle et les conditions d’existence qu’ils
entraînent. Le prolétariat au pouvoir les fera disparaître plus encore. Son
action commune, dans les pays civilisés tout au moins, est une des premières
conditions de son émancipation.
Abolissez l’exploitation de l’homme par
l’homme, et vous abolirez l’exploitation d’une nation par une autre nation. Du
jour où tombe l’antagonisme des classes à l’intérieur de la nation, tombe
également l’hostilité des nations entre elles.
Quant aux accusations portées d’une façon
générale contre le communisme, à des points de vue religieux, philosophiques et
idéologiques, elles ne méritent pas un examen approfondi. Est-il besoin d’une
grande perspicacité pour comprendre que les idées, les conceptions et les
notions des hommes, en un mot leur conscience, changent avec tout changement
survenu dans leurs conditions de vie, leurs relations sociales, leur existence
sociale ?
Que démontre l’histoire des idées, si ce
n’est que la production intellectuelle se transforme avec la production
matérielle ? Les idées dominantes d’une époque n’ont jamais été que les idées de
la classe dominante. Lorsqu’on parle d’idées qui révolutionnent une société tout
entière, on énonce seulement ce fait que, dans le sein de la vieille société,
les éléments d’une société nouvelle se sont formés et que la dissolution des
vieilles idées marche de pair avec la dissolution des anciennes conditions
d’existence. Quand le monde antique était à son déclin, les vieilles religions
furent vaincues par la religion chrétienne. Quand, au
XVIIème
siècle, les idées chrétiennes cédèrent la place aux idées de progrès, la société
féodale livrait sa dernière bataille à la bourgeoisie, alors révolutionnaire.
Les idées de liberté de conscience, de liberté religieuse ne firent que
proclamer le règne de la libre concurrence dans le domaine du savoir.
« Sans doute, dira-t-on, les idées
religieuses, morales, philosophiques, politiques, juridiques, etc., se sont
modifiées au cours du développement historique. Mais la religion, la morale, la
philosophie, la politique, le droit se maintenaient toujours à travers ces
transformations. »
« Il y a de plus des vérités éternelles,
telles que la liberté, la justice, etc., qui sont communes à tous les régimes
sociaux. Or, le communisme abolit les vérités éternelles, il abolit la religion
et la morale au lieu d’en renouveler la forme, et cela contredit tout le
développement historique antérieur. »
À quoi se réduit cette accusation ?
L’histoire de toute la société jusqu’à nos jours était faite d’antagonismes de
classes, antagonismes qui, selon les époques, ont revêtu des formes différentes.
Mais, quelle qu’ait été la forme revêtue par ces antagonismes, l’exploitation
d’une partie de la société par l’autre est un fait commun à tous les siècles
passés. Donc, rien d’étonnant si la conscience sociale de tous les siècles, en
dépit de toute sa variété et de sa diversité, se meut dans certaines formes
communes, formes de conscience qui ne se dissoudront complètement qu’avec
l’entière disparition de l’antagonisme des classes. La révolution communiste est
la rupture la plus radicale avec le régime traditionnel de propriété ; rien
d’étonnant si, dans le cours de son développement, elle rompt de la façon la
plus radicale avec les idées traditionnelles. Mais laissons là les objections
faites par la bourgeoisie au communisme.
Nous avons déjà vu plus haut que la
première étape dans la révolution ouvrière est la constitution du prolétariat en
classe dominante, la conquête de la démocratie. Le prolétariat se servira de sa
suprématie politique pour arracher petit à petit tout le capital à la
bourgeoisie, pour centraliser tous les instruments de production entre les mains
de l’État, c’est-à-dire du prolétariat organisé en classe dominante, et pour augmenter au plus vite la quantité des forces
productives.
Cela ne pourra naturellement se faire, au début, que par une violation despotique du droit de propriété et du régime bourgeois de production, c’est-à-dire par des mesures qui, économiquement, paraissent insuffisantes et insoutenables, mais qui, au cours du mouvement, se dépassent elles-mêmes et sont indispensables comme moyen de bouleverser le mode de production tout entier. (...)
Les antagonismes de classes une fois
disparus dans le cours du développement, toute la production étant concentrée
dans les mains des individus associés, alors le pouvoir public perd son
caractère politique. Le pouvoir politique, à proprement parler, est le pouvoir
organisé d’une classe pour l’oppression d’une autre. Si le prolétariat, dans sa
lutte contre la bourgeoisie, se constitue forcément en classe, s’il s’érige par
une révolution en classe dominante et, comme classe dominante, détruit par la
violence l’ancien régime de production, il détruit, en même temps que ce régime
de production, les conditions de l’antagonisme des classes, il détruit les
classes en général et, par là même, sa propre domination comme classe. À la
place de l’ancienne société bourgeoise, avec ses classes et ses antagonismes de
classes, surgit une association où le libre développement de chacun est la
condition du libre développement de tous.
Dans les pays où s’épanouit la
civilisation moderne, il s’est formé une nouvelle classe de petits-bourgeois qui
oscille entre le prolétariat et la bourgeoisie ; fraction complémentaire de la
société bourgeoise, elle se reconstitue sans cesse ; mais, par suite de la
concurrence, les individus qui la composent se trouvent sans cesse précipités
dans le prolétariat, et, qui plus est, avec le développement progressif de la
grande industrie, ils voient approcher l’heure où ils disparaîtront totalement
en tant que fraction autonome de la société moderne, et seront remplacés dans le
commerce, la manufacture et l’agriculture par des contremaîtres et des employés.
Une partie de la bourgeoisie cherche à
porter remède aux anomalies sociales, afin de consolider la société bourgeoise.
Dans cette catégorie, se rangent les économistes, les philanthropes, les
humanitaires, les gens qui s’occupent d’améliorer le sort de la classe ouvrière,
d’organiser la bienfaisance, de protéger les animaux, de fonder des sociétés de
tempérance, bref, les réformateurs en chambre de tout acabit. Et l’on est allé
jusqu’à élaborer ce socialisme bourgeois en systèmes complets. Citons, comme
exemple, la Philosophie de la misère de Proudhon.
Les socialistes bourgeois veulent les
conditions de vie de la société moderne sans les luttes et les dangers qui en
découlent fatalement. Ils veulent la société actuelle, mais expurgée des
éléments qui la révolutionnent et la dissolvent. Ils veulent la bourgeoisie sans
le prolétariat. La bourgeoisie, comme de juste, se représente le monde où elle
domine comme le meilleur des mondes. Le socialisme bourgeois systématise plus ou
moins à fond cette représentation consolante. Lorsqu’il somme le prolétariat de
réaliser ses systèmes et d’entrer dans la nouvelle Jérusalem, il ne fait que
l’inviter, au fond, à s’en tenir à la société actuelle, mais à se débarrasser de
la conception haineuse qu’il s’en fait.
Une autre forme de socialisme, moins
systématique, mais plus pratique, essaya de dégoûter les ouvriers de tout
mouvement révolutionnaire, en leur démontrant que ce n’était pas telle ou telle
transformation politique, mais seulement une transformation des conditions de la
vie matérielle, des rapports économiques, qui pouvait leur profiter. Notez que,
par transformation des conditions de la vie matérielle, ce socialisme n’entend
aucunement l’abolition du régime de production bourgeois, laquelle n’est
possible que par la révolution, mais uniquement la réalisation de réformes
administratives sur la base même de la production bourgeoise, réformes qui, par
conséquent, ne changent rien aux rapports du capital et du salariat et ne font,
tout au plus, que diminuer pour la bourgeoisie les frais de sa domination et
alléger le budget de l’État. Le socialisme bourgeois n’atteint son expression
adéquate que lorsqu’il devient une simple figure de rhétorique.
Le libre-échange, dans l’intérêt de la
classe ouvrière ! Des droits protecteurs, dans l’intérêt de la classe ouvrière !
Voilà le dernier mot du socialisme bourgeois, le seul qu’il ait dit
sérieusement. Car le socialisme bourgeois tient tout entier dans cette
affirmation que les bourgeois sont des bourgeois dans l’intérêt de la classe
ouvrière.
L’importance du socialisme et du
communisme critico-utopiques est en raison inverse du développement historique.
À mesure que la lutte des classes s’accentue et prend forme, cette façon de
s’élever au-dessus d’elle par l’imagination, cette opposition imaginaire qu’on
lui fait, perd toute valeur pratique, toute justification théorique. C’est
pourquoi, si à beaucoup d’égards, les auteurs de ces systèmes étaient des
révolutionnaires, les sectes que forment leurs disciples sont toujours
réactionnaires, car ces disciples s’obstinent à maintenir les vieilles
conceptions de leurs maîtres en face de l’évolution historique du prolétariat.
Ils cherchent donc, et en cela ils sont logiques, à émousser la lutte des
classes et à concilier les antagonismes. Ils continuent à rêver la réalisation
expérimentale de leurs utopies sociales - établissement de phalanstères isolés,
création de home-colonies, fondation d’une petite Icarie
34, édition réduite de la Nouvelle Jérusalem, - et, pour
la construction de tous ces châteaux en Espagne, ils se voient forcés de faire
appel au cœur et à la caisse des philanthropes bourgeois. Petit à petit, ils
tombent dans la catégorie des socialistes réactionnaires ou conservateurs
dépeints plus haut et ne s’en distinguent plus que par un pédantisme plus
systématique et une foi superstitieuse et fanatique dans l’efficacité
miraculeuse de leur science sociale.
En somme, les communistes appuient en
tous pays tout mouvement révolutionnaire contre l’ordre social et politique
existant.
Dans tous ces mouvements, ils mettent en
avant la question de la propriété, à quelque degré d’évolution qu’elle ait pu
arriver, comme la question fondamentale du mouvement. Enfin, les communistes
travaillent à l’union et à l’entente des partis démocratiques de tous les pays.
Les communistes ne s’abaissent pas à
dissimuler leurs opinions et leurs projets. Ils proclament ouvertement que leurs
buts ne peuvent être atteints que par le renversement violent de tout l’ordre
social passé. Que les classes dirigeantes tremblent à l’idée d’une révolution
communiste ! Les prolétaires n’y ont rien à perdre que leurs chaînes. Ils ont un
monde à y gagner.
Prolétaires de tous les pays,
unissez-vous !
(Marx-Engels, Manifeste du parti communiste, 1848.)
Manifeste inaugural de l'Association Internationale des Travailleurs
Le caractère fétiche de la marchandise (Extrait du Capital)
Discours pour le XV° anniversaire de la Commune de Paris
Karl Marx, Friedrich Engels (Londres, 21
janvier 1882)
K.
Marx - Manifeste inaugural de l'Association
Internationale des Travailleurs
publique célébrée au Saint Martin's Hall de Long Acre, Londres.
Ouvriers,
C'est
un fait très remarquable que la misère des masses travailleuses n'a pas diminué
de 1848 à 1864, et pourtant cette période défie toute comparaison pour le développement
de l'industrie et l'extension du commerce. En 1850, un organe modéré de la
bourgeoisie anglaise, très bien informé d'ordinaire, prédisait que si
l'exportation et l'importation de l'Angleterre s'élevaient de 50 %, le paupérisme
tomberait à zéro. Hélas ! le 7 avril 1864, le chancelier de l'Echiquier
charmait son auditoire parlementaire en lui annonçant que le commerce anglais
d'importation et d'exportation était monté en 1863 «à 443 955 000 livres
sterling, somme étonnante qui surpasse presque des deux tiers le commerce de l'époque,
relativement récente, de 1843». Mais en même temps, il parlait éloquemment
de la «misère». «Songez, s'écria-t-il, à ceux qui vivent sur le bord de
cet horrible état», aux «salaires qui n'augmentent point», à la «vie
humaine qui, dans neuf cas sur dix, n'est qu'une lutte pour l'existence.»
Encore ne disait-il rien des Irlandais que remplacent graduellement les machines
dans le Nord, les troupeaux de moutons dans le Sud, quoique les moutons eux-mêmes
diminuent dans ce malheureux pays, moins rapidement, il est vrai, que les
hommes. Il ne répétait pas ce que venaient de dévoiler, dans un accès
soudain de terreur, les représentants les plus élevés des dix mille supérieurs.
Lorsque la panique des garrotteurs
[1]
atteignit un certain degré, la Chambre des Lords fit faire une enquête et un
rapport sur la transportation et la servitude pénales. La vérité fut ainsi révélée
dans le volumineux Livre bleu de 1863, et il fut démontré, par des faits et
chiffres officiels, que les pires des criminels condamnés, les forçats de
l'Angleterre et de l'Ecosse, travaillaient beaucoup moins et étaient beaucoup
mieux nourris que les travailleurs agricoles des mêmes pays. Mais ce n'est pas
tout. Quand la guerre civile d'Amérique eut jeté sur le pavé les ouvriers des
comtés de Lancaster et de Chester, la même Chambre des Lords envoya un médecin
dans les provinces manufacturières, en le chargeant de rechercher le minimum de
carbone et d'azote, administrable sous la forme la plus simple et la moins chère,
qui pût suffire en moyenne «à prévenir les maladies causées par la famine».
Le docteur Smith, le médecin délégué, trouva que 28 000 grains de carbone et
1 330 grains d'azote par semaine étaient nécessaires, en moyenne, à un
adulte... uniquement pour le préserver des maladies causées par la famine ; de
plus, il trouva que cette quantité n'était pas fort éloignée de la maigre
nourriture à laquelle l'extrême détresse venait de réduire les ouvriers
cotonniers
[2].
Mais, écoutez encore. Le même savant médecin fut, un peu plus tard, délégué
de nouveau par le département médical du Conseil privé, afin d'examiner la
nourriture des classes travailleuses les plus pauvres. Le Sixième
rapport sur l'état de la santé publique, publié
par ordre du Parlement, dans le courant de cette année, contient le résultat
de ses recherches. Qu'a découvert le docteur ? Que les tisseurs en soie, les
couturières, les gantiers, les tisserands de bas, etc., ne recevaient pas
toujours, en moyenne, la misérable pitance des ouvriers cotonniers, pas même
la quantité de carbone et d'azote «suffisant uniquement à prévenir les
maladies causées par la famine».
«En
outre, nous citons textuellement le rapport, l'examen de l'état des familles
agricoles a démontré que plus du cinquième d'entre elles est réduit à une
quantité moins que suffisante d'aliments carboniques, et plus du tiers à une
quantité moins que suffisante d'aliments azotés ; que dans trois comtés,
Berkshire, Oxfordshire et Somersetshire, l'insuffisance des aliments azotés
est, en moyenne, le régime local.» «Il ne faut pas oublier, ajoute le rapport
officiel, que la privation de nourriture n'est supportée qu'avec répugnance,
et qu'en règle générale, le manque de nourriture suffisante n'arrive jamais
que précédé de bien d'autres privations... La propreté même est regardée
comme une chose très chère et difficile, et, quand le respect de soi-même
s'efforce de l'entretenir, chaque effort de la sorte est nécessairement payé
par un surcroît des tortures de la faim.» «Ce sont des réflexions d'autant
plus douloureuses, qu'il ne s'agit pas ici de la misère méritée par la
paresse, mais, dans tous les cas, de la détresse d'une population travailleuse.
En fait, le travail qui n'assure qu'une si maigre pitance est, pour la plupart,
extrêmement long.» Le rapport dévoile ce fait étrange et même inattendu que
«de toutes les parties du Royaume-Uni» (c'est-à-dire l'Angleterre, le Pays de
Galles, l'Ecosse et l'Irlande) «c'est la population agricole de l'Angleterre»,
précisément de la partie la plus opulente, «qui est incontestablement la plus
mal nourrie», mais que même les plus pauvres laboureurs des comtés de Berks,
d'Oxford et de Somerset sont beaucoup mieux nourris que la plupart des ouvriers
de l'Etat de Londres, travaillant à domicile.
Telles
sont les données officielles publiées par ordre du Parlement, en 1864, dans le
millénaire du libre-échange, au moment même où le chancelier de l'Echiquier
racontait à la Chambre des Communes que «la condition des ouvriers anglais
s'est améliorée, en moyenne, d'une manière si extraordinaire que nous n'en
connaissons point d'exemple dans l'histoire d'aucun pays, ni d'aucun âge». De
quel son discordant ces exaltations officielles sont percées par une brève
remarque du non moins officiel Rapport sur
l'état de la santé publique : «La santé publique d'un pays
signifie la santé de ses masses, et il est presque impossible que les masses
soient bien portantes, si elles ne jouissent pas, jusqu'au plus bas de l'échelle
sociale, au moins du plus modeste bien-être.»
Ebloui
par le «Progrès de la Nation», le chancelier de l'Echiquier voit danser
devant ses yeux les chiffres de ses statistiques. C'est avec un accent de véritable
extase qu'il s'écrie : «De 1842 à 1852, le revenu imposable du pays s'est
accru de 6 % ; dans les huit années de 1853 à 1861, il s'est accru de 20 %, si
l'on prend pour base 1853 ; c'est un fait si étonnant qu'il est presque
incroyable !... Cette vertigineuse montée de richesses et de puissance, ajoute
W. Gladstone, se limite entièrement aux classes possédantes.»
Si
vous voulez savoir à quelles conditions de santé perdue, de morale flétrie et
de ruine intellectuelle, cette «vertigineuse
montée de richesses et de puissance, limitée entièrement aux classes possédantes»,
a été et est produite par les classes laborieuses, voyez la description qui
est faite des ateliers de couture pour hommes et pour dames, et d'imprimeries,
dans le dernier «Rapport sur l'état de la
santé publique». Comparez le «Rapport
de la commission pour examiner le travail des enfants», où il est
constaté, par exemple, que la classe des potiers, hommes et femmes, présente
une population très dégénérée, tant sous le rapport physique que sous le
rapport intellectuel ; que «les enfants infirmes deviennent ensuite des parents
infirmes» ; que «la dégénération de la race en est une conséquence absolue»;
que «la dégénération de la population du comté de Staffer serait beaucoup
plus avancée, n'était le recrutement continuel des pays adjacents et les
mariages mixtes avec des races plus robustes». Jetez un coup d'oeil sur le
Livre bleu de M. Tremenheere : Griefs et
plaintes des journaliers boulangers. Et qui n'a pas frissonné en
lisant ce paradoxe des inspecteurs des fabriques, certifié par le Registrar
General, d'après lequel la santé des ouvriers du comté de
Lancaster s'est améliorée considérablement, quoiqu'ils soient réduits à la
plus misérable nourriture, parce que le manque de coton les a chassés des
fabriques cotonnières, que la mortalité infantile a diminué, parce que,
enfin, il est permis aux mères de donner le sein aux nouveau-nés, au lieu du
cordial de Godfrey.
Mais
retournez encore une fois la médaille ! Le Tableau
de l'impôt des revenus et des propriétés, présenté à la
Chambre des Communes le 20 juillet 1864, nous apprend que du 5 avril 1862 au 5
avril 1863, treize personnes ont grossi les rangs de ceux dont les revenus
annuels sont évalués par le collecteur des impôts à 50 000 livres sterling
et au-delà, c'est-à-dire que leur nombre est monté, en une seule année, de
67 à 80. Le même Tableau dévoile
le fait curieux que 3 000 personnes à peu près partagent entre elles un revenu
annuel d'environ 25 000 000 de livres sterling, plus que la somme totale
distribuée annuellement entre tous les laboureurs de l'Angleterre et du Pays de
Galles. Ouvrez le registre du cens de 1861, et vous trouverez que le nombre des
propriétaires terriens en Angleterre et dans le Pays de Galles s'est réduit de
16 934 en 1851 à 15 066 en 1861 ; qu'ainsi la concentration de la propriété
du sol s'est accrue en dix années de 11 %. Si la concentration de la propriété
foncière dans les mains d'un petit nombre suit toujours le même progrès, la
question agraire deviendra singulièrement simplifiée, comme elle l'était dans
l'Empire romain quand Néron eut un fin sourire à la nouvelle que la moitié de
la province d'Afrique était possédée par six chevaliers.
Nous
nous sommes appesantis sur ces «faits si étonnants qu'ils sont presque
incroyables», parce que l'Angleterre est à la tête de l'Europe commerciale et
industrielle. Rappelez-vous qu'il y a quelques mois à peine, un des fils réfugiés
de Louis-Philippe félicitait publiquement le travailleur agricole anglais de la
supériorité de son lot par rapport à celui, moins prospère, de ses camarades
de l'autre côté de la Manche. En vérité, si nous tenons compte de la différence
des circonstances locales, nous voyons les faits anglais se reproduire sur une
plus petite échelle, dans tous les pays industriels et progressifs du
continent. Depuis 1848, un développement inouï de l'industrie et une expansion
inimaginable des exportations et des importations ont eu lieu dans ces pays.
Partout «la montée de richesses et de puissance entièrement limitée aux
classes possédantes» a été réellement «vertigineuse». Partout, comme en
Angleterre, une petite minorité de la classe ouvrière a obtenu une légère
augmentation du salaire réel ; mais, dans la plupart des cas, la hausse du
salaire nominal ne dénotait pas plus l'accroissement du bien-être des salariés
que l'élévation du coût de l'entretien des pensionnaires, par exemple, à l'hôpital
des pauvres ou dans l'asile des orphelins de la métropole, de 7 livres 7
shillings 4 pence en 1852, à 9 livres 15 sh. 8 p. en 1861, ne leur bénéficie
ni n'augmente leur bien-être. Partout les grandes masses de la classe
laborieuse descendaient toujours plus bas, dans la même proportion au moins que
les classes placées au-dessus d'elle montaient plus haut sur l'échelle
sociale. Dans tous les pays de l'Europe -- c'est devenu actuellement une vérité
incontestable pour tout esprit impartial, et déniée par ceux-là seuls dont
l'intérêt consiste à promettre aux autres monts et merveilles -- , ni le
perfectionnement des machines, ni l'application de la science à la production,
ni la découverte de nouvelles communications, ni les nouvelles colonies, ni l'émigration,
ni la création de nouveaux débouchés, ni le libre-échange, ni toutes ces
choses ensemble ne supprimeront la misère des classes laborieuses ; au
contraire, tant qu'existera la base défectueuse d'à-présent, chaque nouveau
progrès des forces productives du travail aggravera de toute nécessité les
contrastes sociaux et fera davantage ressortir l'antagonisme social. Durant
cette «vertigineuse» époque de progression économique, la mort d'inanition
s'est élevée à la hauteur d'une institution sociale dans la métropole
britannique. Cette époque est marquée, dans les annales du monde, par les
retours accélérés, par l'étendue de plus en plus vaste et par les effets de
plus en plus meurtriers de la peste sociale appelée la crise commerciale et
industrielle.
Après
la défaite des révolutions de 1848, toutes les associations et tous les
journaux politiques des classes ouvrières furent écrasés sur le continent par
la main brutale de la force ; les plus avancés parmi les fils du travail
s'enfuirent désespérés outre Atlantique, aux Etats-Unis, et les rêves éphémères
d'affranchissement s'évanouirent devant une époque de fièvre industrielle, de
marasme moral et de réaction politique. Dû en partie à la diplomatie anglaise
qui agissait, alors comme maintenant dans un esprit de fraternelle solidarité
avec le cabinet de Saint-Pétersbourg, l'échec de la classe ouvrière
continentale répandit bientôt ses effets contagieux de ce côté de la Manche.
La défaite de leurs frères du continent, en faisant perdre tout courage aux
ouvriers anglais, toute foi dans leur propre cause, rendait en même temps aux
seigneurs terriens et aux puissances d'argent leur confiance quelque peu ébranlée.
Ils retirèrent insolemment les concessions déjà annoncées. La découverte de
nouveaux terrains aurifères amena une immense émigration et creusa un vide irréparable
dans les rangs du prolétariat de la Grande-Bretagne. D'autres, parmi ses
membres les plus actifs jusque-là, furent séduits par l'appât temporaire d'un
travail plus abondant et de salaires plus élevés et devinrent ainsi des «briseurs
de grève politiques». En vain essaya-t-on d'entretenir ou de réformer le
mouvement chartiste, tous les efforts échouèrent complètement. Dans la
presse, les organes de la classe ouvrière moururent l'un après l'autre de
l'apathie des masses et, en fait, jamais l'ouvrier anglais n'avait paru accepter
si entièrement sa nullité politique. Si autrefois il n'y avait pas eu
solidarité d'action entre la classe ouvrière de la Grande-Bretagne et celle du
continent, maintenant il y a, en tout cas, entre elles, solidarité de défaite.
Cependant
cette période écoulée depuis les révolutions de 1848 a eu aussi ses
compensations. Nous n'indiquerons ici que deux faits très importants.
Après
une lutte de trente années, soutenue avec la plus admirable persévérance, la
classe ouvrière anglaise, profitant d'une brouille momentanée entre les maîtres
de la terre et les maîtres de l'argent, réussit à enlever le bill de dix
heures. Les immenses bienfaits physiques, moraux et intellectuels qui en résultèrent
pour les ouvriers des manufactures ont été enregistrés dans les rapports
bisannuels des inspecteurs des fabriques et, de tous côtés, on se plaît
maintenant à les reconnaître. La plupart des gouvernements continentaux furent
obligés d'accepter la loi anglaise dans les manufactures, sous une forme plus
ou moins modifiée, et le Parlement anglais est lui-même chaque année forcé
d'étendre et d'élargir le cercle de son action. Mais à côté de son utilité
pratique, il y a dans la loi certains autres caractères bien faits pour en
rehausser le merveilleux succès. Par la bouche de ses savants les plus connus,
tels que le docteur Ure, le professeur Senior et autres philosophes de cette
trempe, la classe moyenne avait prédit et allait répétant que toute
intervention de la loi pour limiter les heures de travail devait sonner le glas
de l'industrie anglaise qui, semblable au vampire, ne pouvait vivre que de sang,
et du sang des enfants, par-dessus le marché. Jadis, le meurtre d'un enfant était
un rite mystérieux de la religion de Moloch, mais on ne le pratiquait qu'en des
occasions très solennelles, une fois par an peut-être, et encore Moloch
n'avait-il pas de penchant exclusif pour les enfants du pauvre. Ce qui dans
cette question de la limitation légale des heures de travail, donnait au
conflit un véritable caractère d'acharnement et de fureur, c'est que, sans
parler de l'avarice en émoi, il s'agissait là de la grande querelle entre le
jeu aveugle de l'offre et de la demande, qui est toute l'économie politique de
la classe bourgeoise, et la production sociale contrôlée et régie par la prévoyance
sociale, qui constitue l'économie politique de la classe ouvrière. Le bill des
dix heures ne fut donc pas seulement un important succès pratique ; ce fut
aussi le triomphe d'un principe; pour la première fois, au grand jour, l'économie
politique de la bourgeoisie avait été battue par l'économie politique de la
classe ouvrière.
Mais
il était réservé à l'économie politique du travail de remporter bientôt un
triomphe plus complet encore sur l'économie politique de la propriété. Nous
voulons parler du mouvement coopératif et surtout des manufactures coopératives
créées par l'initiative isolée de quelques «bras»
[3]
entreprenants. La valeur de ces grandes expériences sociales ne saurait être
surfaite. Elles ont montré par des faits, non plus par de simples arguments,
que la production sur une grande échelle et au niveau des exigences de la
science moderne pouvait se passer d'une classe de patrons employant une classe
de salariés; elles ont montré qu'il n'était pas nécessaire pour le succès
de la production que l'instrument de travail fût monopolisé et servît
d'instrument de domination et d'extorsion contre le travailleur lui-même; elles
ont montré que comme le travail esclave, comme le travail serf, le travail
salarié n'était qu'une forme transitoire et inférieure, destinée à disparaître
devant le travail associé exécuté avec entrain, dans la joie et le bon
vouloir. En Angleterre, c'est Robert Owen qui jeta les germes du système coopératif
; les entreprises des ouvriers, tentées sur le continent, ne furent en fait que
la réalisation pratique des théories non découvertes, mais hautement proclamées
en 1848.
En
même temps, l'expérience de cette période (1848-1864) a prouvé jusqu'à l'évidence
que, si excellent qu'il fût en principe, si utile qu'il se montrât dans
l'application, le travail coopératif, limité étroitement aux efforts
accidentels et particuliers des ouvriers, ne pourra jamais arrêter le développement,
en proportion géométrique, du monopole, ni affranchir les masses, ni même alléger
un tant soit peu le fardeau de leurs misères. C'est peut-être précisément le
motif qui a décidé de grands seigneurs bien intentionnés, des hâbleurs-philanthropes
bourgeois et même des économistes pointus à accabler tout à coup d'éloges
affadissants ce système coopératif qu'ils avaient en vain essayé d'écraser,
lorsqu'il venait à peine d'éclore, ce système coopératif qu'ils représentaient
alors d'un ton railleur comme une utopie de rêveur, ou qu'ils anathématisaient
comme un sacrilège de socialiste. Pour affranchir les masses travailleuses, la
coopération doit atteindre un développement national et, par conséquent, être
soutenue et propagée par des moyens nationaux. Mais les seigneurs de la terre
et les seigneurs du capital se serviront toujours de leurs privilèges
politiques pour défendre et perpétuer leurs privilèges économiques. Bien
loin de pousser à l'émancipation du travail, ils continueront à y opposer le
plus d'obstacles possible. Qu'on se rappelle avec quel dédain lord Palmerston
rembarra les défenseurs du bill sur les droits des tenanciers irlandais présenté
pendant la dernière session. «La Chambre des Communes, s'écria-t-il, est une
chambre de propriétaires fonciers !»
La
conquête du pouvoir politique est donc devenue le premier devoir de la classe
ouvrière. Elle semble l'avoir compris, car en Angleterre, en Allemagne, en
Italie, en France, on a vu renaître en même temps ces aspirations communes, et
en même temps aussi des efforts ont été faits pour réorganiser politiquement
le parti des travailleurs.
Il
est un élément de succès que ce parti possède : il a le nombre ; mais le
nombre ne pèse dans la balance que s'il est uni par l'association et guidé par
le savoir. L'expérience du passé nous a appris comment l'oubli de ces liens
fraternels qui doivent exister entre les travailleurs des différents pays et
les exciter à se soutenir les uns les autres dans toutes leurs luttes pour
l'affranchissement, sera puni par la défaite commune de leurs entreprises divisées.
C'est poussés par cette pensée que les travailleurs de différents pays, réunis
en un meeting public à Saint-Martin's Hall le 28 septembre 1864, ont résolu de
fonder l'Association Internationale.
Une
autre conviction encore a inspiré ce meeting.
Si
l'émancipation des classes travailleuses requiert leur union et leur concours
fraternels, comment pourraient-elles accomplir cette grande mission si une
politique étrangère, qui poursuit des desseins criminels, met en jeu les préjugés
nationaux et fait couler dans des guerres de piraterie le sang et dilapide le
bien du peuple ? Ce n'est pas la prudence des classes gouvernantes de
l'Angleterre, mais bien la résistance héroïque de la classe ouvrière à leur
criminelle folie qui a épargné à l'Europe occidentale l'infamie d'une
croisade pour le maintien et le développement de l'esclavage outre Atlantique.
L'approbation sans pudeur, la sympathie dérisoire ou l'indifférence stupide
avec lesquelles les classes supérieures d'Europe ont vu la Russie saisir comme
une proie les montagnes-forteresses du Caucase et assassiner l'héroïque
Pologne, les empiétements immenses et sans entrave de cette puissance barbare
dont la tête est à Saint-Pétersbourg et dont on retrouve la main dans tous
les cabinets d'Europe, ont appris aux travailleurs qu'il leur fallait se mettre
au courant des mystères de la politique internationale, surveiller la conduite
diplomatique de leurs gouvernements respectifs, la combattre au besoin par tous
les moyens en leur pouvoir, et enfin lorsqu'ils seraient impuissants à rien empêcher,
s'entendre pour une protestation commune et revendiquer les simples lois de la
morale et de la justice qui devraient gouverner les rapports entre individus,
comme lois suprêmes dans le commerce des nations.
Combattre
pour une politique étrangère de cette nature, c'est prendre part à la lutte générale
pour l'affranchissement des travailleurs.
Prolétaires de tous les pays, unissez-vous !
Notes
:
[1] Garrotteurs (garroters), bandes de brigands, dont les assauts dans les rues de Londres devinrent si nombreux au début des années 60 qu'ils provoquèrent un débat parlementaire.
[2] Il est à peine besoin de rappeler au lecteur que le carbone et l'azote, parallèlement a l'eau et à certaines substances inorganiques, constituent une matière brute pour l'alimentation humaine. Or, pour alimenter l'organisme de l'homme, ces simples éléments chimiques doivent être fournis sous forme de matières végétales ou animales. Ainsi, la pomme de terre contient surtout le carbone; le froment, lui, contient le carbone et l'azote dans une proportion convenable. (Note de Marx)
[3] Hands, mot-à-mot "mains", signifie également ouvriers.
Une marchandise paraît au premier coup d'œil quelque chose
de trivial et qui se comprend de soi-même. Notre analyse a montré au contraire
que c'est une chose très complexe, pleine de subtilités métaphysiques et
d'arguties théologiques. En tant que valeur d'usage, il n'y a en elle rien de
mystérieux, soit qu'elle satisfasse les besoins de l'homme par ses propriétés,
soit que ses propriétés soient produites par le travail humain. Il est évident
que l'activité de l'homme transforme les matières fournies par la nature de façon
à les rendre utiles. La forme du bois, par exemple, est changée, si l'on en
fait une table. Néanmoins, la table reste bois, une chose ordinaire et qui
tombe sous les sens. Mais dès qu'elle se présente comme marchandise, c'est une
tout autre, affaire. A la fois saisissable et insaisissable, il ne lui suffit
pas de poser ses pieds sur le sol ; elle se dresse, pour ainsi dire, sur sa tête
de bois en face des autres marchandises et se livre à des caprices plus
bizarres que si elle se mettait à danser.
Le caractère mystique de la marchandise ne provient donc pas
de sa valeur d'usage. Il ne provient pas davantage des caractères qui déterminent
la valeur. D'abord, en effet, si variés que puissent être les travaux utiles
ou les activités productives, c'est une vérité physiologique qu'ils sont
avant tout des fonctions de l'organisme humain, et que toute fonction pareille,
quels que soient son contenu et sa forme, est essentiellement une dépense du
cerveau, des nerfs, des muscles, des organes, des sens, etc., de l'homme. En
second lieu, pour ce qui sert à déterminer la quantité de la valeur, c'est-à-dire
la durée de cette dépense ou la quantité de travail, on ne saurait nier que
cette quantité de travail se distingue visiblement de sa qualité. Dans tous
les états sociaux le temps qu'il faut pour produire les moyens de consommation
a dû intéresser l'homme, quoique inégalement, suivant les divers degrés de
la civilisation 1. Enfin dès que les hommes travaillent d'une
manière quelconque les uns pour les autres, leur travail acquiert aussi une
forme sociale.
D'où provient donc le caractère énigmatique du produit du
travail, dès qu'il revêt la forme d'une marchandise ? Evidemment de cette
forme elle-même.
Le caractère d'égalité des travaux humains acquiert la
forme de valeur des produits du travail ; la mesure des travaux individuels par
leur durée acquiert la forme de la grandeur de valeur des produits du travail ;
enfin les rapports des producteurs, dans lesquels s'affirment les caractères
sociaux de leurs travaux, acquièrent la forme d'un rapport social des produits
du travail. Voilà pourquoi ces produits se convertissent en marchandises,
c'est-à-dire en choses qui tombent et ne tombent pas sous les sens, ou choses
sociales. C'est ainsi que l'impression lumineuse d'un objet sur le nerf optique
ne se présente pas comme une excitation subjective du nerf lui-même, mais
comme la forme sensible de quelque chose qui existe en dehors de l'œil. Il faut
ajouter que dans l'acte de la vision la lumière est réellement projetée d'un
objet extérieur sur un autre objet, l'œil ; c'est un rapport physique entre
des choses physiques. Mais la forme valeur et le rapport de valeur des produits
du travail n'ont absolument rien à faire avec leur nature physique. C'est
seulement un rapport social déterminé des hommes entre eux qui revêt ici pour
eux la forme fantastique d'un rapport des choses entre elles. Pour trouver une
analogie à ce phénomène, il faut la chercher dans la région nuageuse du
monde religieux. Là les produits du cerveau humain ont l'aspect d'êtres indépendants,
doués de corps particuliers, en communication avec les hommes et entre eux. Il
en est de même des produits de la main de l'homme dans le monde marchand. C'est
ce qu'on peut nommer le fétichisme attaché aux produits du travail, dès
qu'ils se présentent comme des marchandises, fétichisme inséparable de ce
mode de production.
En général, des objets d'utilité ne deviennent des
marchandises que parce qu'ils sont les produits de travaux privés exécutés
indépendamment les uns des autres. L'ensemble de ces travaux privés forme le
travail social, comme les producteurs n'entrent socialement en contact que par
l'échange de leurs produits, ce n'est que dans les limites de cet échange que
s'affirment d'abord les caractères sociaux de leurs travaux privés. Ou bien
les travaux privés ne se manifestent en réalité comme divisions du travail
social que par les rapports que l'échange établit entre les produits du
travail et indirectement entre les producteurs. Il en résulte que pour ces
derniers les rapports de leurs travaux privés apparaissent ce qu'ils sont,
c'est-à-dire non des rapports sociaux immédiats des personnes dans leurs
travaux mêmes, mais bien plutôt des rapports sociaux entre les choses.
C'est seulement dans leur échange que les produits du
travail acquièrent comme valeurs une existence sociale identique et uniforme,
distincte de leur existence matérielle et multiforme comme objets d'utilité.
Cette scission du produit du travail en objet utile et en objet de valeur s'élargit
dans la pratique dès que l'échange a acquis assez d'étendue et d'importance
pour que des objets utiles soient produits en vue de l'échange, de sorte que le
caractère de valeur de ces objets est déjà pris en considération dans leur
production même. A partir de ce moment, les travaux privés des producteurs
acquièrent en fait un double caractère social. D'un côté, ils doivent être
travail utile, satisfaire des besoins sociaux, et, s'affirmer ainsi comme
parties intégrantes du travail général, d'un système de division sociale du
travail qui se forme spontanément ; de l'autre côté, ils ne satisfont les
besoins divers des producteurs eux-mêmes, que parce que chaque espèce de
travail privé utile est échangeable avec toutes les autres espèces de travail
privé utile, c'est-à-dire est réputé leur égal. L'égalité de travaux qui
diffèrent toto coelo [complètement] les uns des autres ne peut consister que
dans une abstraction de leur inégalité réelle, que dans la réduction à leur
caractère commun de dépense de force humaine, de travail humain en général,
et c'est l'échange seul qui opère cette réduction en mettant en présence les
uns des autres sur un pied d'égalité les produits des travaux les plus divers.
Le double caractère social des travaux privés ne se réfléchit
dans le cerveau des producteurs que sous la forme que leur imprime le commerce
pratique, l'échange des produits. Lorsque les producteurs mettent en présence
et en rapport les produits de leur travail à titre de valeurs, ce n'est pas
qu'ils voient en eux une simple enveloppe sous laquelle est caché un travail
humain identique ; tout au contraire : en réputant égaux dans l'échange leurs
produits différents, ils établissent par le fait que leurs différents travaux
sont égaux. Ils le font sans le savoir 2. La valeur
ne porte donc pas écrit sur le front ce qu'elle est. Elle fait bien plutôt de
chaque produit du travail un hiéroglyphe. Ce n'est qu'avec le temps que l'homme
cherche à déchiffrer le sens de l'hiéroglyphe à pénétrer les secrets de l'œuvre
sociale à laquelle il contribue, et la transformation des objets utiles en
valeurs est un produit de la société, tout aussi bien que le langage.
La découverte scientifique faite plus tard que les produits
du travail, en tant que valeurs, sont l'expression pure et simple du travail
humain dépensé dans leur production, marque une époque dans l'histoire du développement
de l'humanité mais ne dissipe point la fantasmagorie qui fait apparaître le
caractère social du travail comme un caractère des choses, des produits eux-mêmes.
Ce qui n'est vrai que pour cette forme de production particulière, la
production marchande, à savoir : que le caractère social des travaux les plus
divers consiste dans leur égalité comme travail humain, et que ce caractère
social spécifique revêt ne forme objective, la forme valeur des produits du
travail, ce fait, pour l'homme engrené dans les rouages et les rapports de la
production des marchandises, parait, après. Comme avant la découverte de la
nature de la valeur, tout aussi invariable et d'un ordre tout aussi naturel que
la forme gazeuse de l'air qui est restée la même après comme avant la découverte
de ses éléments chimiques.
Ce qui intéresse tout d'abord pratiquement les échangistes,
c'est de savoir combien ils obtiendront en échange de leurs produits, c'est-à-dire
la proportion dans laquelle les produits s'échangent entre eux. Dès que cette
proportion a acquis une certaine fixité habituelle, elle leur parait provenir
de la nature même des produits du travail. Il semble qu'il réside dans ces
choses une propriété de s'échanger en proportions déterminées comme les
substances chimiques se combinent en proportions fixes.
Le caractère de valeur des produits du travail ne ressort en fait que lorsqu'ils se déterminent comme quantités de valeur. Ces dernières changent sans cesse, indépendamment de la volonté et des prévisions des producteurs, aux yeux desquels leur propre mouvement social prend ainsi la forme d'un mouvement des choses, mouvement qui les mène, bien loin qu'ils puissent le diriger. Il faut que la production marchande se soit complètement développée avant que de l'expérience même se dégage cette vérité scientifique : que les travaux privés, exécutés indépendamment les uns des autres, bien qu'ils s'entrelacent comme ramifications du système social et spontané de la division du travail, sont constamment ramenés à leur mesure sociale proportionnelle.
Et comment ? Parce que dans les rapports d'échange
accidentels et toujours variables de leurs produits, le temps de travail social
nécessaire à leur production l'emporte de haute lutte comme loi naturelle régulatrice,
de même que la loi de la pesanteur se fait sentir à n'importe qui lorsque sa
maison s'écroule sur sa tête 3. La détermination
de la quantité de valeur par la durée de travail est donc un secret caché
sous le mouvement apparent des valeurs des marchandises ; mais sa solution, tout
en montrant que la quantité de valeur ne se détermine pas au hasard, comme il
semblerait, ne fait pas pour cela disparaître la forme qui représente cette
quantité comme un rapport de grandeur entre les choses, entre les produits
eux-mêmes du travail.
La réflexion sur les formes de la vie sociale, et, par conséquent,
leur analyse scientifique, suit une route complètement opposée au mouvement réel.
Elle commence, après coup, avec des données déjà tout établies, avec les résultats
du développement. Les formes qui impriment aux produits du travail le cachet de
marchandises et qui, par conséquent, président déjà à leur circulation possèdent
aussi déjà la fixité de formes naturelles de la vie sociale, avant que les
hommes cherchent à se rendre compte, non du caractère historique de ces formes
qui leur paraissent bien plutôt immuables, mais de leur sens intime. Ainsi
c'est seulement l'analyse du prix des marchandises qui a conduit à la détermination
de leur valeur quantitative, et c'est seulement l'expression commune des
marchandises en argent qui a amené la fixation de leur caractère valeur. Or,
cette forme acquise et fixe du monde des marchandises, leur forme argent, au
lieu de révéler les caractères sociaux des travaux privés et les rapports
sociaux des producteurs, ne fait que les voiler. Quand je dis que du froment, un
habit, des bottes se rapportent à la toile comme à l'incarnation générale du
travail humain abstrait, la fausseté et l'étrangeté de cette expression
sautent immédiatement aux yeux. Mais quand les producteurs de ces marchandises
les rapportent, à la toile, à l'or ou à l'argent, ce qui revient au même,
comme à l'équivalent général, les rapports entre leurs travaux privés et
l'ensemble du travail social leur apparaissent précisément sous cette forme
bizarre.
Les catégories de l'économie bourgeoise sont des formes de
l'intellect qui ont une vérité objective, en tant qu'elles reflètent des
rapports sociaux réels, mais ces rapports n'appartiennent qu'à cette époque
historique déterminée, où la production marchande est le mode de production
social. Si donc nous envisageons d'autres formes de production, nous verrons
disparaître aussitôt tout ce mysticisme qui obscurcit les produits du travail
dans la période actuelle.
Puisque l'économie politique aime les Robinsonades 4,
visitons d'abord Robinson dans son île.
Modeste, comme il l'est naturellement, il n'en a pas moins
divers besoins à satisfaire, et il lui faut exécuter des travaux utiles de
genre différent, fabriquer des meubles, par exemple, se faire des outils,
apprivoiser des animaux, pêcher, chasser, etc. De ses prières et autres
bagatelles semblables nous n'avons rien à dire, puisque notre Robinson y trouve
son plaisir et considère une activité de cette espèce comme une distraction
fortifiante. Malgré la variété de ses fonctions productives, à sait qu'elles
ne sont que les formes diverses par lesquelles s'affirme le même Robinson,
c'est-à-dire tout simplement des modes divers de travail humain. La nécessité
même le force à partager son temps entre ses occupations différentes. Que
l'une prenne plus, l'autre moins de place dans l'ensemble de ses travaux, cela dépend
de la plus ou moins grande difficulté qu'il a à vaincre pour obtenir l'effet
utile qu'il a en vue. L'expérience lui apprend cela, et notre homme qui a sauvé
du naufrage montre, grand livre, plume et encre, ne tarde pas, en bon Anglais
qu'il est, à mettre en note tous ses actes quotidiens. Son inventaire contient
le détail des objets utiles qu'il possède, des différents modes de travail
exigés par leur production, et enfin du temps de travail que lui coûtent en
moyenne des quantités déterminées de ces divers produits. Tous les rapports
entre Robinson et les choses qui forment la richesse qu'il s'est créée lui-même
sont tellement simples et transparents que M. Baudrillart pourrait les
comprendre sans une trop grande tension d'esprit. Et cependant toutes les déterminations
essentielles de la valeur y sont contenues.
Transportons-nous, maintenant de l'île lumineuse de Robinson
dans le sombre moyen âge européen. Au lieu de l'homme indépendant, nous
trouvons ici tout le monde dépendant, serfs et seigneurs, vassaux et suzerains,
laïques et clercs. Cette dépendance personnelle, caractérise aussi bien les
rapports sociaux de la production matérielle que toutes les autres sphères, de
la vie auxquelles elle sert de fondement. Et c'est précisément parce que la
société est basée sur la dépendance personnelle que tous, les rapports
sociaux apparaissent comme des rapports entre les personnes. Les travaux divers
et leurs produits n'ont en conséquence pas besoin de prendre une figure
fantastique distincte de leur réalité. Ils se présentent comme services,
prestations et livraisons en nature. La forme naturelle du travail, sa
particularité — et non sa généralité, son caractère abstrait, comme dans
la production marchande — en est aussi la forme sociale. La corvée est tout
aussi bien mesurée par le temps que le travail qui produit des marchandises ;
mais chaque corvéable sait fort bien, sans recourir à un Adam Smith, que c'est
une quantité déterminée de sa force de travail personnelle qu'il dépense au
service de son maître. La dîme à fournir au prêtre est plus claire que la bénédiction
du prêtre. De quelque manière donc qu'on juge les masques que portent les
hommes dans cette société, les rapports sociaux des personnes dans leurs
travaux respectifs s'affirment nettement comme leurs propres rapports
personnels, au lieu de se déguiser en rapports sociaux des choses, des produits
du travail.
Pour rencontrer le travail commun, c'est-à-dire
l'association immédiate, nous n'avons pas besoin de remonter à sa forme
naturelle primitive, telle qu'elle nous apparaît au seuil de l'histoire de tous
les peuples civilisés 5. Nous en avons un exemple
tout près de nous dans l'industrie rustique et patriarcale d'une famille de
paysans qui produit pour ses propres besoins bétail, blé, toile, lin, vêtements,
etc. Ces divers objets se présentent à la famille comme les produits divers de
son travail et non comme des marchandises qui s'échangent réciproquement. Les
différents travaux d'où dérivent ces produits, agriculture, élève du bétail,
tissage, confection de vêtements, etc., possèdent de prime abord la forme de
fonctions sociales, parce qu'ils sont des fonctions de la famille qui a sa
division de travail tout aussi bien que la production marchande. Les conditions
naturelles variant avec le changement des saisons, ainsi que les différences d'âge
et de sexe, règlent dans la famille la distribution du travail et sa durée
pour chacun. La mesure de la dépense des forces individuelles par le temps de
travail apparaît ici directement comme caractère social des travaux eux-mêmes,
parce que les forces de travail individuelles ne fonctionnent que comme organes
de la force commune de la famille.
Représentons-nous enfin une réunion d'hommes libres
travaillant avec des moyens de production communs, et dépensant, d'après un
plan concerté, leurs nombreuses forces individuelles comme une seule et même
force de travail social. Tout ce que nous avons dit du travail de Robinson se
reproduit ici, mais socialement et non individuellement. Tous les produits de
Robinson étaient son produit personnel et exclusif, et, conséquemment, objets
d'utilité immédiate pour lui. Le produit total des travailleurs unis est un
produit social. Une partie sert de nouveau comme moyen de production et reste
sociale ; mais l'autre partie est consommée et, par conséquent, doit se répartir
entre tous. Le mode de répartition variera suivant l'organisme producteur de la
société et le degré de développement historique des travailleurs. Supposons,
pour mettre cet état de choses en parallèle avec la production marchande, que
la part accordée à chaque travailleur soit en raison son temps de travail. Le
temps de travail jouerait ainsi un double rôle. D'un côté, sa distribution
dans la société règle le rapport exact des diverses fonctions aux divers
besoins ; de l'autre, il mesure la part individuelle de chaque producteur dans
le travail commun, et en même temps la portion qui lui revient dans la partie
du produit commun réservée à la consommation. Les rapports sociaux des hommes
dans leurs travaux et avec les objets utiles qui en proviennent restent ici
simples et transparents dans la production aussi bien que dans la distribution.
Le monde religieux n'est que le reflet du monde réel. Une société où le produit du travail prend généralement la forme de marchandise et où, par conséquent, le rapport le plus général entre les producteurs consiste à comparer les valeurs de leurs produits et, sous cette enveloppe des choses, à comparer les uns aux autres leurs travaux privés à titre de travail humain égal, une telle société trouve dans le christianisme avec son culte de l'homme abstrait, et surtout dans ses types bourgeois, protestantisme, déisme, etc., le complément religieux le plus convenable. Dans les modes de production de la vieille Asie, de l'antiquité en général, la transformation du produit en marchandise ne joue qu'un rôle subalterne, qui cependant acquiert plus d'importance à mesure que les communautés approchent de leur dissolution. Des peuples marchands proprement dits n'existent que dans les intervalles du monde antique, à la façon des dieux d'Epicure, ou comme les Juifs dans les pores de la société polonaise. Ces vieux organismes sociaux sont, sous le rapport de la production, infiniment plus simples et plus transparents que la société bourgeoise ; mais ils ont pour base l'immaturité de l'homme individuel — dont l'histoire n'a pas encore coupé, pour ainsi dire, le cordon ombilical qui l'unit à la communauté naturelle d'une tribu primitive — ou des conditions de despotisme et d'esclavage. Le degré inférieur de développement des forces productives du travail qui les caractérise, et qui par suite imprègne, tout le cercle de la vie matérielle, l'étroitesse des rapports des hommes, soit entre eux, soit avec la nature, se reflète idéalement dans les vieilles religions nationales. En général, le reflet religieux du monde réel ne pourra disparaître que lorsque les conditions du travail et de la vie pratique présenteront à l'homme des rapports transparents et rationnels avec ses semblables et avec la nature. La vie sociale, dont la production matér